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On est d’abord frappé par l’extrême préciosité des matières. Tentures ou paravents, les tableaux de Caroline Manière éclatent de couleurs en aplats précieux. Les arts décoratifs ne sont pas loin… On aurait tort pourtant de s’en tenir là: postures figées, ors et arabesques rappellent tout à la fois les portraits traditionnels chinois, les icônes orientales… et un certain Gustav Klimt. Klimt, comme Matisse après lui, a fait le détour par les arts décoratifs travaillant matières et motifs pour faire naître le beau Caroline revisite à sa façon la même tradition. Ses tableaux pourraient être, c’est vrai, tentures ou paravents… A ceci près, qu’ils représentent tous des femmes : les « exploratrices ». Immobiles, toutes droites, le visage lisse, elles se déclinent en d’infinies variations. L’inspiration est diverse: Orient et Occident s’y rencontrent et se télescopent librement. Parfois, on croit reconnaître un costume russe, miao, un visage indien ou nubien, et parfois on regrette de ne reconnaître ni rien ni personne : pas de femmes incarnées, juste une image…Une seule et même femme dans des milliers de femmes. Des milliers de femmes en une seule femme. Motifs et matières sont beaux. Et à vrai dire, ils constituent déjà à eux seuls un superbe voyage. Mais à y regarder plus attentivement, on comprend que le voyage est ailleurs. Dans la femme elle-même, d’abord, qui s’illumine ou s’élève, transcendant le vêtement et le corps empesés. Mille et une femmes. Une seule femme.

Cependant, l’œuvre de Caroline Manière n’est pas simplement variation. Elle est évolution. Au fur et à mesure du temps, le visage perd ses rondeurs, le costume s’alourdit, les cheveux se libèrent ou s’ornent de couvre-chefs, plumes ou voilages qui forment une aura toujours plus intense autour de la tête. Avez-vous bien vu ce que vous avez cru voir? Les silhouettes rigides ne sont jamais tout à fait symétriques, les perspectives et les volumes discrètement réinventés. Et sur le fond, où s’épanouissent fleurs et volutes, se révèlent au fur et à mesure des mots et des signes. Comme si les « exploratrices », au cours de leur voyage, avaient su libérer le sacré enfermé dans leur corps.

Le féminin n’est pas tant ici un thème artistique qu’une sorte de mystère. Un principe qu’on voudrait évident mais qui nous échappe sans cesse. Qu’est-ce qu’être une femme ? C’est ce qu’on a appris, ce que notre mère, notre sœur ou notre épouse nous a montré. C’est l’ensemble des archétypes que la société nous en donne. Nous sommes pourtant démunis face à cette question tant il semble, au-delà de l’évidence qu’on a appris à connaître, qu’être une femme ne va pas de soi.

« On ne naît pas femme, on le devient », affirme Simone de Beauvoir. Certes, mais elle voulait dire par là que la féminité est avant tout une convention sociale. Elle nous laisse seules face à la question : quelle femme puis-je devenir ? Quelle femme ai-je envie de devenir ?

Les « exploratrices » de Caroline Manière partent chaque fois dans des territoires inconnus et composent une féminité en forme de question. Etre une femme, c’est se libérer des carcans, c’est accepter le sens caché, c’est refuser de se réduire au corps mais aussi, comme on peut le voir dans les œuvres les plus récentes de Caroline, c’est assumer et se réapproprier le corps féminin, non plus comme une contrainte, mais comme un possible. La poitrine n’est plus dissimulée, elle s’affirme en deux globes ronds et lourds, la taille s’épaissit. Dans ses derniers travaux le corps intérieur sort de l’ombre et dévoile le caché, féminité plus inquiétante, mais aussi plus riche et plus complexe.

Le voyage n’est pas un simple déplacement, un moment de « vacance », où absent à soi-même on se repose de son propre face à face. Il est exploration et remise en question. De l’altérité d’abord, de celle inattendue et polymorphe qui va s’imposer à nous au cours de nos rencontres. De soi-même ensuite, que l’on met à l’épreuve chaque fois que l’on repousse la force des habitudes. Le voyage dépasse les figurations exotiques. C’est plutôt un chemin semé d’embûches vers la découverte de soi.

Sous leurs vêtements d’apparat, les « Exploratrices » explorent les chemins de la métamorphose. Lentement, de manière quasi imperceptible, elles se transforment et nous ouvrent des portes au-delà des apparences. Les symboles envahissent peu à peu la toile, arrachant à l’esprit les mots pour dire la complexité. Le corps s’étire, devient totem, et libère les « moi » contradictoires qui se disputent la personne que nous essayons d’être.

« L’exploratrice » est « une » au multiple visage. Elle est bientôt « une » au corps multiple, mettant à nu failles, mémoires et tensions que chaque femme contient et renferme.

Cette évolution du travail de Caroline Manière dérange. Elle fissure la beauté des apparences et oblige à voir ce qu’on aimerait parfois laisser caché. Mais si on accepte de prendre le risque, si on ouvre les portes closes de l’intériorité, c’est soi-même que l’on peut y trouver. Avec, au bout du chemin, la possibilité de se voir telle qu’on est et de pouvoir devenir celle qu’on voudrait devenir.

C’est la gloire de la métamorphose…

Ivana Travert-Lavelle